Ovni du 9e art, Asterios Polyp mérite largement le prix spécial du jury qu’il a obtenu cette année à Angoulême. David Mazzuchelli, qui réalise ici son premier roman graphique après une longue carrière dans les comics (il a dessiné entre autres l’excellent Batman Year One, écrit par Frank Miller), étonne tant son œuvre est éloignée de tout ce qu’il a pu produire jusqu'à présent. Il nous livre un véritable chef d’œuvre à tout point de vue, si fouillé qu’il est difficile d’y trouver une dimension qui n’ait pas fait l’objet d’une profonde réflexion. 

Dans les thèmes abordés par exemple, Mazzucchelli matérialise les catégories esthétiques propres à Nietzsche : L’Apollinien est représenté par Asterios, qui définit l’ordre, la mesure et la maîtrise de soi ; et le Dionysiaque, représenté par sa femme Hana (mais aussi son frère jumeau Ignazio) qui définit l’instabilité, la fougue et la sensualité. La représentation qu’il en fait d’ailleurs est particulièrement réussie lors des disputes entre Asterios et Hana, lui en figures géométriques bleues, et elle en personnage flouté rouge.

Il s’agit d’un exemple parmi tant d’autres et ce n’est qu’à la deuxième lecture que j’ai ressenti une profonde frustration face à la découverte de nouvelles références qui m’avaient jusqu'alors échappé. Je me suis dit que quelque soit le nombre de lecture, je n’arriverai jamais à comprendre ni à appréhender intégralement cette œuvre. 

En guise de conclusion, il est bien sûr difficile de retranscrire l’ambiance de cet ouvrage et je doute que cette chronique puisse vous aider à former votre propre opinion ; vous êtes ici livrés à vous-même. Ce qu’il faut retenir cependant, c’est que la conception graphique dont a fait l’objet ce livre est bien plus que le support de l’histoire. Elle en représente véritablement le noyau. Et ce, aussi bien au travers des découpages absolument hallucinants et totalement innovants, que grâce à la typographie des bulles, différente pour chaque personnage et qui donne une indication de la personnalité de ceux-ci.

Cet ensemble volontairement chaotique, mais en réalité profondément cohérent font d’Asterios Polyp une œuvre majeure du monde de la bande dessinée qui a gagné sa place aux côtés du Jimmy Corrigan de Chris Ware au Panthéon de l’innovation bédé-visuelle.